BIOGRAPHIE DE CHEIKH MECHERI AOUISSI- par son neveu Rachid Aouissi-

Publié le par LAGHOUATI

 

                     BIOGRAPHIE DE

            CHEIKH MECHERI AOUISSI

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Cheikh Mecheri Aouissi,  fils de Lakhdar fils de Mohamed, est né le 06 Octobre 1907 à Ain Madhi ( village se trouvant au nord ouest de Laghouat et distant de 75 km) .

Le village, ou le ksar de Ain Madhi, bien que connu pour être le berceau de la confrérie Tidjania, a vécu des siècles durant une intense activité intellectuelle, en témoignent les récits de grands savants voyageurs du dix huitième siècle,  qui pour effectuer le pèlerinage à la Mecque, devaient transiter par Ain Madhi en provenance du Maroc, à l'exemple d'Alayachî dans sa  célèbre rîhla (voyage), Annacîrî également dans sa rîhla, ce dernier rapporte à l'occasion de son passage, que pas moins de quarante personnes récitaient par cœur le Matn de sidi Khelîl (manuel qui a fait autorité, écrit sous forme de proses et qui réunit l'essentiel du droit malekite).

Le village est réputé aussi pour la beauté de ses jardins fertiles dont l'arrosage est assuré par une eau émanant d'une source très ancienne,  "Âïn Sidi M'în". On attribue sa  découverte à un certain Mâdhi ibn yakroûb, un notable du Yémen, on pense qu'elle aurait été complètement enfouie sous terre et qu'il l'aurait déterrée,  d'où l'appellation Ain Madhi.

Ces jardins ont, de tout temps, été le principal fournisseur et pourvoyeur en fruits et légumes pour la population autochtone.

La répartition de l'eau dans les jardins obéit à un usage ancien, ainsi chaque famille des Tedjini ou tjajna, s'approprie une part de cette eau qui lui a été allouée, et en fait usage à sa guise, même si elle décide de vendre son jardin, les horaires d'irrigation sont déterminés avec une précision digne des calculs astronomiques.

L'opération de répartition était  assurée par des répartiteurs de l'eau (wakaf) qui se relayaient toutes les douze heures.

Armé de sa houe (fala), le répartiteur devait parcours le village pour inspecter les points d'accès, s'assurant que les masraf sont hermétiquement fermés. Toujours sur le qui-vive, de jour comme de nuit, à l'affût de quelque tricheur qui pourrait détourner la quantité d'eau allouée à quelque jardin.

La culture de l'olivier était très répandue. l'extraction de l'huile des drupes de l'olivier se faisait, et se fait actuellement, de la manière traditionnelle, dans un moulin à huile à traction animale. C'est une huile particulièrement forte, mais aux vertus thérapeutiques avérées du fait qu'elle est extraite des mois  plus tard après la dessiccation de la drupe.

Il y'a lieu de souligner que l'activité agricole d'une manière générale, était assurée par les hommes, aux femmes revenait la   tâche - en plus des activités domestiques quotidiennes pour lesquelles elles devaient s'acquitter convenablement - de produire des tapis, des burnous, kachabias,  gandouras, etc.

Pour ce faire, les sellafâtes se réunissaient en une sorte de touiza devant le métier à tisser afin d'accélérer l'opération de filage, aussitôt cette tâche effectuée, le couturier prenait le relais, qui, assit à même le sol, les jambes croisées, transformait avec ses mains habiles les tissus de laine de mouton ou de chameau (woubar) en burnous ou kachabias, cette position du couturier a été reprise par la littérature moderne pour en faire une expression "assis tailleur".

Telle était la conjoncture socio-économique exposée de manière très laconique à la naissance de cheikh Mecheri Aouissi.

Issu d'une famille modeste, mais qui compte en son sein des savants de très grande envergure, de hauts fonctionnaires de l'état au parcours très impressionnant,  son père Sidi Lakhdar était artisan couturier de son état, son oncle Sidi Ahmed Tedjani Aouissi, puîné de sidi lakhdar et pour lequel nous lui consacrerons une biographie, était un savant érudit et un très grand fqîh qui a, à son solde, la traduction du saint coran en français, en plus du fait  qu'il fut précepteur des rois Mohamed V et Hassan II que dieu leur accorde sa miséricorde, son autre oncle Larbi, mort très jeune,  poursuivait des études à l'école normale de Bouzharéa.

Les circonstances n'étant pas favorables pour effectuer pleinement son métier de couturier, sidi lakhdar dut séjourner quelques années à El bayadh, laissant sa femme et ses deux enfants, cheikh Mecheri et sa grande sœur hadja Khedidja, à Ain Madhi.

Sa mère Laïmeche Fatna, dit bet Laarbi,  mourut très tôt, il devait avoir quatre ou cinq ans, c'est sa grand mère maternelle lhadja Reguia qui se  chargea de son éducation, signalons au passage que lhadja Reguia avait une autre fille mariée au grand fqih et érudit Lhadj Amar Messaoudi et qui s'appelait également Fatna.

Déjà très jeune,  il montrait de grandes  dispositions à l'étude et le savoir.

Parallèlement à l'école française où il fut inscrit, il étudia à la mahadhra (école coranique) les rudiments de la grammaire arabe, apprit le coran intégralement et s'initia au fiqh el Maliki basé principalement sur le Matn d'Ibn Ashir (sorte d'opuscule présenté sous forme de poèmes et qui comprend l'essentiel de la doctrine malekite), il y'a lieu de noter au passage que ce recueil eut un succès considérable au Maghreb Arabe où il fut appris et récité dans les assemblées et dans les  mosquées. 

Il était de coutume que le taleb de la mahadhra ne devait percevoir aucune rétribution pécuniaire en contrepartie de l'enseignement coranique qu'il prodiguait aux enfants, toutefois les parents devaient donner ce qu'ils pouvaient à l'occasion des fêtes et au moment de la récitation.

Il arrivait des fois que les élèves se chargeaient eux mêmes de la quête des provisions pour le compte du taleb, c'était la fameuse pratique de "Laâda wa laoûd", littéralement, l'habitude et la bûchette . A cet effet, ils se constituaient en groupes, et

munis chacun, qui d'un écuelle,  qui d'un sac, sillonnaient le village afin de quémander quelques quantités de blé ou des morceaux de bois, tout en récitant à l'unisson des madihs à la gloire et en l'honneur du prophète Sidna Mohamed Salâ ALLAHOU Alaïhi wa Salam.

Ayant terminé ses études primaires il se rendit  à Laghouat pour le cycle moyen, je pense qu'il a du séjourner chez sa tante maternelle Fatna la femme de si Amar Messaoudi.

Par la suite il s'inscrit à l'école  Ethaalibia  d'Alger pour quatre ans et obtint en 1928 le diplôme de certificat d'études des médersas, puis deux ans plus tard le diplôme d'études supérieures des médersas, diplôme qui lui permettait d'avoir accès aux emplois de mouderrès  (professeur).

Les médersas, pour ceux qui sont dans l'ignorance,  étaient des écoles, qui à l'origine, dispensaient un enseignement juridico-religieux ainsi que littéraire afin de permettre à de jeunes gens, au sortir de ses écoles, d'occuper des fonctions administratives,  judiciaires ou religieuses durant l'occupation française, tel que Cadi (juge ou notaire ), mouderrès (professeur dans les mosquées), khodja (interprète)

A cet effet trois médersas furent créées par un décret du 30 septembre 1850, les médersas de  Médéa, Constantine et Tlemcen. En 1855 celle de Médéa fut transférée à  Blida puis en 1859 de Blida à Alger.

A la suite de plusieurs réformes, les médersas acquirent le statut de lycées et devinrent Lycées d'Enseignement Franco-Musulman.

En 1954 le lycée franco-musulman de Ben Aknoun ouvrit ses portes sous le provisorat de l'éminent professeur cheikh Ibnou Zekri.

Ayant obtenu donc son diplôme, cheikh Mecheri fut nommé successivement à la mosquée d'el Berroughia puis à celle de  Djelfa en qualité de mouderrès, il assura en parallèle la fonction de traducteur juré au niveau du tribunal de cette ville.

A la fin des années trente, il regagna la médersa de Tlemcen, il y enseigna la grammaire arabe, le droit musulman, il se spécialisa notamment dans le droit de la famille et le droit des successions (îlm almawârîth).

En 1939, il épousa lhadja Fatna fille de si Ali Bencheikh, (que Dieu leur accorde sa miséricorde), l'un des premiers instituteurs de langue française au sud Algérien.

Sa quatrième et dernière destination fut Alger et son école Ethaalibia  qu'il regagna toujours  comme mouderrès, il professa également à l'Institut Supérieure des Etudes Islamiques d'Alger.

En 1950 il reçoit la haute distinction "Ordre du Nichan Al Iftikhar" de la part du bey de tunis, en reconnaissance de son savoir et son érudition, il y'est mentionné: "Sur la proposition de notre Ministre des Affaires Étrangères, qui nous a fait connaître vos nobles qualités, nous vous avons conféré cette décoration, notre nom s'y trouve gravé, et elle est de la troisième classe, porte le avec joie et bonheur".

Après l'indépendance il occupa les fonctions suivantes:

- conseiller au Ministère de la justice

- conseiller à la cours suprême, puis président de chambre.

- professeur au lycée Amara Rachid, précédemment lycée franco - musulman de Ben Aknoun,

- professeur à l'Institut Supérieur des Etudes Islamiques, ainsi qu'à l'université d'Alger où il enseigna la littérature arabe.

- enseignant à l'Institut des magistrats de Dar El Beidha spécialisé dans le droit musulman.

- conseiller au niveau de l'Institut Supérieur des Etudes Stratégiques spécialisé dans le droit islamique de la famille, fonction qu'il occupa après son départ à la retraite au début des années quatre vingt.

Cheikh Mecheri est connu aussi pour avoir contribué de façon active à l'élaboration du code de la famille.

S'agissant de production intellectuelle, cheikh Mecheri n'a pas écrit d'ouvrages, à l'exception d'un petit opuscule qu'il a rédigé sur le droit des successions, en langue française, pour le compte du ministère de la justice.

Que dire sur sa personnalité?

Elle se distinguait en premier lieu par sa tenue vestimentaire traditionnelle, en somme un bel accoutrement qui le distinguait sensiblement des autres enseignants et pour lequel il ne s'était jamais désaccoutumé même au sommet de sa notoriété, même quand il a eu à occuper les hautes fonctions précédemment citées,  un seroual arabe bouffant, une veste classique de même couleur, ou à défaut une gandoura, et par dessus cette tenue, il endossait à la manière des dignitaires arabes - pas à la façon des zouamas des temps modernes - un burnous couleur beige, parfois il mettait un second burnous de couleur blanche au dessous du premier.

Sur la tête son fez rouge sang, couvert par un chèche court, couleur sable ou jaune doré.

Un autre trait de sa personnalité était sa générosité, sa demeure sise chevalley connaissait un afflux considérable de la part de beaucoup de visiteurs, surtout ses anciens élèves devenus Ministres, Walis, hauts fonctionnaires et qui lui vouaient tous un profond respect.

A ce propos, si Abdelkader Zenikhri, Allah yarhmou, nous raconte cette anecdote:

Un jour j'avais invité cheikh Mecheri chez moi pour savourer un couscous bien de chez nous - laghouati s'entend - sur le chemin nous vîmes un de ses anciens élèves, c'était un ancien ministre, nous nous arrêtâmes à sa hauteur, cheikh Mecheri le réprimanda sévèrement en lui tirant l'oreille et en lui tenant ces propos:" tu na pas honte de te chamailler avec ta femme, chaque fois elle m'appelle  pour se plaindre de ton comportement", le ministre, embarrassé et confus lui promis de ne plus la contrarier.

Très modeste, serviable, il ne refusait jamais lorsqu'on le sollicitait à l'occasion de quelque mariage, de présider et animer la célébration de la fatiha selon le rite malekite.

L'un de ses élèves les plus remarquables était sans conteste Mr Lakhdar BRAHIMI le grand médiateur onusien, il s'enquérait souvent de lui et de sa santé, à ce propos il disait de lui je cite:

 "Un autre professeur que j’ai revu souvent, jusqu'à sa mort, il y a quelques années, c’est Cheikh Mechri AOUISSI, de  Laghouat. Un éminent spécialiste de droit musulman qui nous fit aimer cette matière aride. Il était également un excellent professeur de langue arabe qui nous fit aimer les géants de la littérature arabe, des poèmes incomparables d’Al Mutanabbi, des « Maqamate » d’Al-Hariri, des ouvrages d’Al-Jahedh, jusqu’aux poètes de la période andalouse, sans oublier l’Émir Abdelkader, Jebran Khalil Jebran, Al-Manfalouti et les écrivains de la « Nahdha »…C’est au Ministère de la Justice que Cheikh MECHRI, comme nous l’appelions, servira après l’indépendance.".

Il me souvient une fois chez lui, je l’écoutais psalmodier des sourates du saint coran, ayant consommé mon séjour, j'étais sur le perron et m'apprêtais à partir, il m'invita à l'attendre quelques instants, puis m'offrit le livre sur lequel il psalmodiait, c'était "El Moushaf El Moallîm".

Très cultivé, maîtrisant parfaitement les deux langues, la langue arabe et la langue de Molière, sa bibliothèque était très variée et très enrichie, garnie d'ouvrages à couverture dorée, allants du fiqh, à l'exégèse, de la littérature arabe à la littérature française, d'anciens livres et manuscrits tout en enluminure.

Moi, le mordu de lecture que j'étais, je savourais ces moments, j'éprouvais une vraie délectation à la lecture de quelque ouvrage.

Il ne manquait jamais, quand j'étais en sa compagnie, d'enrichir mes connaissances par un hadith, une histoire, une parabole.

En évoquant Cheikh Bachir Al Ibrahimi qu'il a côtoyé de près, il évoquait surtout sa prodigieuse mémoire, il était très impressionné par sa faculté de retenir ce qu'il lisait, il avait appris par cœur un ouvrage colossal "Nafh Ettîb", une encyclopédie en 5 ou 6 volumes traitant sur l'Andalousie et sur les bienfaits de son ministre Lissane Eddine Ibn Elkhatîb.

Les circonstances de sa mort résument parfaitement la vie pour laquelle il s'est consacré: le savoir et les livres

Le 3 avril 1993, ce jour là la mort était au rendez-vous, son fils Mohamed avait pour habitude de l'emmener en voiture à une librairie située à bab azzoun qu'il fréquentait souvent, de là il remonta à pieds jusqu'à la librairie de si Abdelkader Mimouni, la librairie Ennahdha, il fut reçu comme à l'accoutumée avec tout le respect et les égards qui lui étaient dus, il s'assit sur une chaise et commença à lire le journal,  ce ne fut que quelques instants pour qu'il trépasse à l'âge de 87 ans, il était mort  dans une librairie au milieu des livres qu'il chérissait le plus au monde.

 

Il m'a paru nécessaire, en faisant cet hommage posthume dédié à mon oncle cheikh Mecheri Aouissi, et exposé de manière laconique, de faire découvrir aux Laghouatis, les jalons qui ont marqué la vie de cet homme illustre.

Combien y'a t'il de personnages de la trempe de cheikh Mecheri tombés dans les ténèbres de l'oubli, ou par paraphraser Corneille dans le Cid:

"Oh! combien d'actions, combien d'exploits célèbres sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres. ", Pourtant il suffit de déblayer un peu de terre pour écarter les obstacles gênants, encombrants, afin de faire sortir ces hommes de l'anonymat, et leur donner la place qu'ils méritent au sein de la société.

Je termine cette biographie en invitant tous ceux qui l'ont connu, notamment ses anciens élèves et pour paraphraser mr Bélaïd ABDESSELAM " de témoigner pour sa mémoire et d’évoquer les souvenirs qui peuvent rendre, mieux que je n’ai tenté de le faire, ce que a été le parcours de cet homme exemplaire de la grande communauté de nos enseignants"

 

AOUISSI Rachid.

 

 

 

 

Publié dans NOS VÉNÉRABLES AINES

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serrurier paris 09/03/2015 03:02

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